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Fugu

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Mikhaïl Kogan est né à Odessa, en 1917.  Une année – un cru, tout à fait respectable dans le hit parade révolutionnaire, avec sa collection boulimique de cadavres, charniers, fusillades et autres lumineux témoignages de l’authentique passion de l’homme pour ces parenthèses historiques.

Odessa, aujourd’hui en Ukraine, était au début du XXème siècle une ville en pleine effervescence dans l’Empire Russe puis en URSS. C’est ici que Dziga Vertov filme son Homme à la Caméra, manifeste du Kino Glaz – mouvement cinématographique qui inspirera le Cinéma du Réel des Jean Rouch. C’est ici que se trament les Récits d’Isaac Babel. C’est ici que la poussette dévale les marches. Tout cela est bien beau. Mais qui aurait cru qu’Odessa enfanterait Mihaeru ? Qu’il ferait parti d’un programme japonais saugrenu, le Plan Fugu ? Qu’il deviendrait fondateur de Taito, dont les « Invaders » enluminent nos ruelles du XXIème siècle ?

L’histoire de Michael Kogan commence à sa naissance, alors qu’il naît. Brossons grossièrement le fond historique. En 1917, la Révolution éclate dans l’Empire Russe. Les derniers Blancs – la couleur impériale, emmenés par l’Amiral Koltchak, sont repoussés jusqu’à la ville d’Irkoutsk en Sibérie Orientale. On y mange d’excellentes ravioles bouriates – les pozi, farcis d’herbes, de viande et cuits dans un bouillon relativement court, qui vient mouiller et nourrir la farce. Un pertuis réalisé au sommet permet d’aspirer le jus avant d’engloutir l’ensemble. La défaite de Koltchak face aux Rouges scelle le sort du pays. Les derniers survivants traversent le lac Baïkal et rejoignent la Mandchourie, point de chute de « la grande marche de glace de Sibérie ». Et plus nettement la ville de Harbin, ville chinoise fondée par les russes. Michael Kogan est de ceux-là. Sa famille était-elle sympathisante avec les Blancs ? Rien de sûr. Odessa était une ville où vivait l’une des plus importantes communautés juives du pays. Les tournures révolutionnaires auront peut-être décidées la famille Kogan de prendre les voiles, de peur de pogroms à caractère antisémite. La métropole sera vingt ans plus tard le théâtre du massacre de plus de 100.000 juifs, victimes de la terreur du maréchal roumain Antonescu.

Juifs au Japon, lors du Plan Fugu.

Juifs au Japon, lors du Plan Fugu.

En 1938, il rencontre le Colonel Norihiro Yasue, l’un des architectes du plan Fugu. Il consistait à attirer les juifs en Asie pour… redémarrer l’économie japonaise. Norihiro était tombé sur une traduction du Traité des Sages de Sion et pensait alors que les juifs avaient le pouvoir magique de fouetter n’importe quelle Bourse, même si c’est plutôt douloureux. Pourquoi Fugu ? Fugu, du poisson que l’on doit préparer avec délicatesse pour ne pas s’empoisonner. L’idée était d’utiliser un prétendu génie juif pour se faire des flouzes, sans leur donner trop de pouvoir (le poison quoi).

Norihiro Yasue

Norihiro Yasue

Le plan Fugu fut un échec, les immigrés juifs n’étant pas les messies tant attendus, mais des gens sans le sou, fuyant le climat le terreur en Europe et ses nuits cristallines. Le plan s’avère qui plus est inconciliable avec l’association militaire fraîchement conclue avec l’Allemagne, dont le régime était alors réputé pour sa susceptibilité. Mettre Hitler en fureur aurait manqué de tact.

Kogan, juif d’Odessa, fera bien parti de ce plan Fugu. Avant même d’arriver au Japon il en était passionné, ce qui a certainement facilité son immigration. Il migre sur l’archipel en 1938, grâce à sa rencontre avec Norihiro. Installé à Tokyo, il étudie pendant la guerre l’économie à l’Université de Waseda. Puis il collabore avec Yonekawa Masao sur la traduction de l’œuvre de Dostoïevski en japonais. Ce dernier fut l’un des piliers de la traduction du russe au japonais au XXe siècle. Il a retranscrit notamment certaines pièces de Tchékhov, dont la Cerisaie, très célèbre Japon. Le critique Yoshio Nakano, dans une étude de 1955 intitulée Une discussion à propos des écrivains modernes, exprime la profonde influence de Tchékhov sur de nombreux écrivains japonais, tels de Jun Takami (1907-1965), Rinzo Shiina (1911-1973), Hakucho Masamune (1879-1962), Naoya Shiga (1883-1972) ou le Prix Nobel de littérature Yasunari Kawabata (1899-1972). Pour David Goodman – professeur de littérature japonaise à l’Université de l’Illinois, « aucun autre théâtre national n’a exercé une attraction analogue sur les Japonais que le théâtre russe. »1 Yonekawa a participé à sa diffusion, à sa compréhension. Et Mikhaïl Kogan, paternel de Taito, l’a côtoyé. Ce qui ajoute à son parcours professionnel et personnel un côté nettement rocambolesque.

Le Plan Fugu

Le Plan Fugu

Si rocambolesque qu’en 1944, il travaille dans le commerce de marchandises à Tianjin, où les russes avaient autrefois des concessions. Fort de cette expérience, il s’en retourne à ses premiers amours : le Japon. C’est dans le district de Setagaya, à Tokyo, qu’il trouve domicile en 1950. Trois ans plus tard il fonde Taito Trading Company (株式会社太東貿易 – j’y pipe mot, mais ça fait joli et universitaire) qui deviendra Taito Corporation. Les premières affaires de la société se font dans l’importation et la commercialisation de distributeurs automatiques. La firme développera aussi ses propres distributeurs de cacahuètes et de vodkas. Mais revenons en arrière. Le 8 août 1945, l’URSS envahit la Mandchourie. Norihiro, qui avait aidé Kogan à immigrer au Japon une décennie auparavant, va vivre la déroute de l’Armée nippone face aux troupes soviétiques. Méprisant la fuite, qu’il considère comme un manquement à ses obligations, il se laisse capturer par l’Armée Rouge et décède cinq ans plus tard de maladie dans un camp de travail, à Khabarovsk. Michael Kogan s’engage à la tenue de ses funérailles en 1954.

Kogan touche du bois, et même du sapin, en 1984 lors d’un voyage d’affaire. En crise, pas de la soixante-dixaine, mais plutôt en crise cardiaque. Que reste-t-il du Taito de cet homme né à Odessa ? Eh bien, il en a resté des parts. Des parts que partageaient ses descendants. Sa fille Rita détenait 8,5% de la société en 2005. Une certaine Asya Kogan est aussi évoquée : à son nom, 2,13% du groupe en 2005. Qui est-elle ? Fille ? Petite fille ? Internet ne mentionne qu’une fille – Rita, et un fils – Abba. Ce dernier ne semble pas avoir détenu de parts dans la société. En parlant de famille, aurait-il un lien de parenté avec le Kogan le plus célèbre – à savoir Léonid, l’un des grands violonistes du siècle dernier, né lui aussi à Odessa, à peine 5 ans plus tard ? Internet n’y répond pas, le bougre.

En 2006 Taito est aspiré à 100% par Square Enix. De Mikhaïl Kogan, il ne reste donc plus grand truc. Qu’une poignée de piécettes, de celles qu’on pousse dans les fentes des monnayeurs. Car les jetons des Game Center Taito Station représentent parfois la trombine de ce natif d’Odessa au parcours tourmenté, à l’image de son siècle.

Médailles Taito Game Center

 

1 A Hidden Fire, Russian and Japanese Cultural Encounters, 1868-1926

 
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Commentaires (20)

  1. cendrieR samedi - 09 / 08 / 2014 Répondre

    « le Kogan le plus célèbre »
    L’espace d’un instant j’ai cru qu’on allait nous parler du grand Hul.

    • planchet 2.0 mardi - 18 / 11 / 2014 Répondre

      J’ai pensé à la même phrase.
      Moi qui me trouvait spirituel…

  2. oldtimers samedi - 09 / 08 / 2014 Répondre

    Excellent article. C’est un véritable régal de te lire, et le sujet est très intéressant ! Que demander de plus ?

  3. ZazaLaHyene samedi - 09 / 08 / 2014 Répondre

    Superbe! Qui est l’auteur de ce joyau?

  4. seg samedi - 09 / 08 / 2014 Répondre

    Voila pourquoi Taito pourrait se traduire par « le juif de l’est ». Le tai de yuDAYA (juif) et le higashi (tou) qui veut dire est.
    Le plan fugu c’etait surtout la creation d’Israel en Mandchourie. Heureusement pour les Chinois que ca ait capote…

  5. Yatto samedi - 09 / 08 / 2014 Répondre

    Haaaaa, Retrograd. J’adore !
    Super boien écrit, j’accroche à fond. C’est intéressant et bien fichu, bravo monsieur Paul (si j’me trompe pas).

  6. ici dimanche - 10 / 08 / 2014 Répondre

    c’est ici que
    fugu *chez-moi

  7. Wenn Doh dimanche - 10 / 08 / 2014 Répondre

    He oui le monde se meut aussi à l’Est, sujet intéressant mais tu devrais être plus précis sur le document que se procura Yasue. « Norihiro était tombé sur une traduction du Traité des Sages de Sion et pensait alors que les juifs avaient le pouvoir magique de fouetter n’importe quelle Bourse, même si c’est plutôt douloureux. » Car ce n’est pas le traité mais le protocole et surtout, surtout, tu omets de préciser qu’il s’agit d’un faux document pour couper court aux envolées fantasmagoriques de tes lecteurs cher Retrograd. Traduit en plusieurs langues, il fait partie de la panoplie de l’antisémitisme des années 30 et on doit sa rédaction à la police tsariste au début du XXème siècle.

    • Oncle gabi lundi - 11 / 08 / 2014 Répondre

      Je pense que c’est sous-entendu dans le texte de Paul, mais c’est vrai que ça ne coûte rien de le préciser…

    • seg mardi - 12 / 08 / 2014 Répondre

      Son article est interessant. Pourquoi irait-il ajouter une digression sans interet sur un bouquin archi connu ?

      • Wenn Doh mardi - 12 / 08 / 2014 Répondre

        Digression oui et non, je dirais plutôt un commentaire dans la rubrique commentaire d’un article. C’était effectivement davantage une précision pour se resituer dans le cheminement du général japonais. On peut aisément imaginer l’ambiance s’il apprenait que la base de son plan reposait sur un document russe et faux, étant donné les enjeux et les rivalités entre la Russie (devenant l’URSS) et l’Empire Japonais en Orient. En conclusion : à vouloir manier le poisson délicatement, il s’est bien fait intoxiquer.

        • seg mercredi - 13 / 08 / 2014 Répondre

          Tu te meprends completement sur cette histoire. Le plan Fugu n’est pas une operation de conquete du monde inspiree par les protocoles des sages du fion. C’est beaucoup plus pragmatique que cela. L’idee est de creer un Israel en Mandchourie pour attirer des investissements juifs considerables, et aussi pour se rapprocher des USA dont la politique exterieure est dictee par la communaute juive (c’est en tous cas ce que beaucoup pensent a l’epoque).
          Si cette histoire te passionne il y a un bouquin sur le sujet, « Histoire inconnue des juifs et des Japonais pendant la seconde guerre mondiale ».

          • Oncle gabi mercredi - 13 / 08 / 2014

            Un bouquin qu’on doit sûrement pouvoir trouver sur lesjuifsetlesfrancsmaçonsdirigentlemonde.com , c’est ça ?

            T’as raison en fait Wenn Doh, il était vraiment utile de préciser…

          • seg jeudi - 14 / 08 / 2014

            Et pour les malades mentaux qui voient des zantisemites partout je precise que le bouquin est co ecrit par Marvin Tokayer, ancien grand rabbin du Japon…

          • Oncle gabi jeudi - 14 / 08 / 2014

            T’as raison, « politique extérieure (…) dictée par la communaute juive », c’est pas du tout « zantisémite »…

          • seg jeudi - 14 / 08 / 2014

            Alors non seulement tu ne t’excuses pas apres mes precisions, mais en plus tu en rajoutes ?! Tu as bien lu ce qu’il y a d’ecrit entre parentheses ? « C’est en tout cas ce que beaucoup pensent a l’epoque » (au passage desole pour la petite faute)

            Oncle Gabi, tu suites la haiiiiine.

          • Oncle gabi jeudi - 14 / 08 / 2014

            Hmmm…Ok, si c’est dans le sens : ce que pensent les Japonais à l’époque, c’est que la politique extérieure des USA est dictée par la communauté juive, alors j’avais mal compris et je m’en excuse.

            Et je ne suinte pas la haine, mais la vigilance de paladin loyal bon contre les haineux, qui parfois n’hésitent pas à citer des bouquins écrits par des juifs pour mieux alimenter leur raisonnement antisémite (même si le bouquin a l’air sérieux en l’occurrence). Des mecs comme Soral n’ont pas honte de citer Marx par exemple.

          • seg jeudi - 14 / 08 / 2014

            Ah, ce fameux noble paladin qui sort son revolver quand il entend le mot juif. Mais a la difference de son collegue guerrier teutonique, ce n’est pas pour tuer le juif mais pour tirer sur le suspect d’antisemitisme.
            Voila un combat heroique (combattre le fachisme en 2014) qui me rappelle celui des resistants de la 25eme heure qui ratiboisaient la tignasse des femmes du voisinage suspectees d’avoir peut etre, un jour, adresse la parole a un germain un peu trop gentiment.

            Mais sans rancune, excuses acceptees. Tache cependant de te separer au plus vite de ton epee de paladin.

  8. Remarc dimanche - 10 / 08 / 2014 Répondre

    Article plus que passionnant ! Curieux de savoir qui en est l’auteur également.

  9. Alex dimanche - 10 / 08 / 2014 Répondre

    En lisant tout le texte, je me suis dit que cela passerait vraiment très bien dit avec la voix d’Usul…

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