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Le Lion à la barbe blanche

Le Lion à la barbe blanche

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Un cirque marmiteux vit ses dernières heures. Il se traîne dans les provinces italiennes comme un animal blessé. Avec sa suite de clowns, de jongleurs, d’acrobates et son vieux lion. C’est l’histoire de la bête qu’Andrej Hržanovskij nous raconte. Au seuil de la mort, Amedeo – puisque c’est son nom, se souvient: les amours, la gloire éphémère. Après leur ultime spectacle, son maître le lâche dans le « monde libre ». Un monde immense, où il s’endort pour un dernier rêve.

 

Le lion à la barbe blanche (Ljev s sjedoj borodoj, Лев с седой бородой) est le premier volet d’un triptyque hommage à Fellini. Le long voyage – second épisode, est d’ailleurs réalisé à partir de croquis du réalisateur de la Strada. C’est aussi la première production du Studio Char, né de la volonté de quelques géants de l’animation russe (Hitruk, Nazarov et Norštejn). Ancien élève de Kulečov au VGIK, la célèbre école de cinéma moscovite, Hržanovskij répond à Sojuzmult’film en quête de talents. Il faut savoir que la société ne recherche alors pas de profils type de réalisateur. La structure s’avère beaucoup plus libre en URSS, dans le sens où elle se révèle moins pyramidale et permet à des plasticiens, des photographes, des scénographes – ou autres, de s’abandonner à l’animation avec le recul de leur spécialité d’origine. Comme beaucoup d’autres, Hržanovskij ne sait pas dessiner. Chacun de ses films jouit donc d’un traitement graphique très distinct, puisqu’il s’entoure d’illustrateurs divers. En plus de marcher avec fracas hors des routines, il met en avant son amour pour le conte et la littérature. Ici en collaborant avec Tonino Guerra, célèbre conteur italien, ou avec sa trilogie sur la vie de Pouchkine – réalisée d’après des notes et esquisses originales relevées en marge des carnets du poète.

 

Le lion 00

Réalisé en 1994, Le lion à la barbe blanche plonge aux racines de l’Histoire de l’animation russe pour construire son film. Déjà par son traitement graphique. Hržanovskij emploie des techniques que l’on retrouve dans le dessin animé soviétique : utilisation du verre, de l’éclairage en temps réel, de la peinture, d’insertions de calques, du papier découpé… Cette protubérance est apaisée par le travail en finesse de l’auteur, qui ne fait jamais un simple étalage virtuose. Il est plutôt question de rendre service à la dramaturgie, et plus nettement à la langue. Le trait de Sergueï Barhine, lui, apporte énormément au film dans sa variation et ses contrastes de couleurs.

Le lion 03

Des style graphiques très différents cohabitent. D’un impressionnisme (photo de gauche) à mi chemin entre Monet et Van Gogh…

Le lion 04

… à la gouache napolitaine (photo de droite).

Le réalisateur de l’Harmonica de Verre (1968) exprime ici avec clarté les émotions du lion sur un fond obscur : celui des souvenirs. Ces entrelacs perpétuels entre la mémoire et le ressenti – la réflexion d’une vie, rendent la lecture du film intense. La légèreté du ton et ces plans nus se font l’écho d’un espace absolument vide – l’angoisse du lion ?, dans lequel on flotte avec Amedeo. Et qui laisse place à un spleen sans fin, dont la vision ultime d’une meute de moutons finit par étouffer. Le rêve devient alors un échappatoire poétique aux questions existentielles.

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L’expression parfois christique du lion, en plein chemin de croix.

Le Lion à la barbe blanche ne dit rien que lui-même. Notre lion-philosophe ne parle pas, d’ailleurs. Hržanovskij ne s’abîme pas dans un anthropomorphisme facile, même si anthropomorphisme il y a. Sa trogne a des allures de Christ ; le teint tantôt jauni~tantôt rougeâtre lui constitue une gueule d’icône religieuse. Plongé dans un mysticisme fou, le final mi-mort mi-rêve, lui, rappelle un grand : Au hasard Balthazar. Le lion à la barbe blanche n’en est pas, un grand. Il ne fait qu’une demi-heure.

 

A noter…

Le lion Tonino

Tonino Guerra

la participation de Tonino Guerra – auteur du scénario, mais aussi doubleur. La version originale du Lion à la barbe blanche est donc bel et bien l’italien. Poète et dramaturge, Tonino Guerra est bien connu pour sa collaboration avec quelques grands cinéastes transalpins: Antonioni, Fellini, De Sica. Mais aussi avec Andreï Tarkovski sur Nostalghia qu’il co-écrit. On peut voir Tonino Guerra dans un documentaire très intéressant de Tarkovski, Tempo di Viaggio, dans lequel il participe à des repérages pour Nostalghia. Guerra a disparu en 2012. L’occasion de lui rendre un hommage tout en animation, et d’apprécier sa belle diction.

la thématique récurrente du cirque dans l’animation russe. Loin de servir de propos, elle tisse néanmoins souvent une toile de fond. On pense à des films comme Parassolka au Cirque de Vladimir Dahno (1980), à Je me souviens de Lev Atamanov (1975) ou plus récemment à Clown (2002 – meilleur court métrage à Venise la même année) d’Irina Evteeva.

…. Sergjej Mihajlovič Barhin. Né à Moscou en 1938, Barhine représente bien cette école russe de l’animation… qui ne s’est pas spécialisée dans l’animation. Son langage est l’alliage de différents corps de métiers issus de l’art. Ainsi, l’auteur de l’univers graphique du Lion est à l’origine architecte et illustrateur dans l’édition. Il a été tantôt scénographe pour le théâtre, la danse, mais aussi artiste en chef des théâtres Stanislavskij et Nemirovič-Dančenko – respectivement de 1988 à 1992 et de 1995 à 2000. Barhine collabore aussi avec l’opéra, le cinéma et, donc, l’animation. Petit reportage, de la chaîne Kultura, en russe seulement.

 
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Commentaires (8)

  1. Morph jeudi - 28 / 05 / 2015 Répondre

    Magnifique… Je viens de regarder la scène de la mort plusieurs fois…
    On dirait que dans ces dessins animés, il est attendu de la part du spectateur une certaine qualité d’écoute, plus précisément d’observation. Car les images qu’on voit sont assez lentes et silencieuses, les commentaires et les monologues tout juste murmurés, la musique qui fait quelques ondes… Rien d’abrupt, qui interpellerait directement le spectateur, comme une musique violente et soudaine qui voudrait imposer une signification, ou un dialogue trop concret fait d’éclats de voix et de diverses pirouettes … Rien qu’un murmure par lequel le spectateur est naturellement amené à s’intéresser à ce qui lui est montré, dans la mesure de ses capacités d’attention, proportionnellement à sa faculté à décrypter les signes, et cela sans attente de retour, en lui faisant l’offrande d’une audition totalement libre.
    Je n’essaie pas de faire de poésie : j’essaie de décrire ce qui m’a impressionné, et qui , je crois, a un effet sur tout le monde, même si on n’en est pas vraiment conscient dès le départ, ou que cela est si étrange pour certains spectateurs qu’il provoque chez eux le dégoût.
    Les moutons en troupeau de la fin du film ont pour rôle d’exprimer l’approche inévitable de la mort, sous cette forme dérisoire où le prédateur est finalement chassé par ceux qu’ils terrifiait au départ, victime collatérale d’une activité de vie — « brouter » — la plus naturelle qui soit, et accomplie dans une innocence telle que ses auteurs eux-même ne connaîtront pas leur acte. Lutte de faibles, lente et silencieuse, métonymie terrible de la loi de la nature. Métaphoriquement, le lion s’endort, les yeux bercés, comme dans son enfance, des scènes qui lui servaient à trouver le sommeil. Où le sommeil est la métaphore artistique d’une mort réelle, mais où le sommeil s’avère avoir été la pré-miniscence métaphorique de la mort future (enfin présente à nos yeux).

    • Paul mardi - 02 / 06 / 2015 Répondre

      Très heureux de voir que le film t’ait autant touché ! Je me suis passé le final en boucle également. La puissance d’un court, même si celui-ci s’étire sur une demi heure, c’est de dire beaucoup avec peu. C’est l’art de la métaphore, cette langue d’Esope si chère aux animateurs/réalisateurs de ce pays. Et comme tu le dis si bien, pas de pirouettes, pas de grand fracas, de gesticulation ou d’effets pour surligner l’action. L’image vagabonde doucement, et il en reste – je trouve, un écho profond bien après le visionnage du film.

  2. PeterBenton samedi - 30 / 05 / 2015 Répondre

    Merci pour cet article, j’adore ce pan injustement malconnu chez nous de l’animation, et tu en parles très bien. Il est important de regarder ce qui s’est fait (et se fait encore pour certains) chez ces plasticiens, parce qu’ils nous sortent justement de la formation stéréotypée des écoles d’arts appliqués qui fournissent le gros du contingent des animateurs, des illustrateurs et des graphistes actuels.
    C’est vachement bien de parler de ça sur ce site en particulier, d’amener à la connaissance du public du Nesblog ces « connaissances plastiques » (pas trouvé mieux comme expression) qui, espérons-le, feront leur bonhomme de chemin chez les lecteurs du site.
    Bon après yen a qui aimeront pas, ou qui trouveront ça scolaire, mais c’est pas grave.

    • Morph dimanche - 31 / 05 / 2015 Répondre

      Au fait, cher écrivain de cet article , qui es-tu exactement ? et quel est ton nom?? As-tu écrit d’autres articles, ici ? Hihi
      (Au passage, un message (!) aux « développeurs » du blog : ce serait sympa de mettre une légende quelque part, pour qu’on puisse faire correspondre les avatars des auteurs avec leurs pseudos, s’il-vous-plaît !)

      • Paul mardi - 02 / 06 / 2015 Répondre

        Morph: Salut ! C’est vrai que je ne signe que par mon avatar: à mon sens le plus important est surtout le dessin animé :). Pour me raconter, je m’appelle Paul et je suis cuisinier. J’écris la chronique « Retrograd » (rubrique « sur le jeu »), sur le jeu vidéo en Russie et tout ce qui peut s’y apparenter. Si l’anim’ russe t’intéresse, j’en suis pas à mon premier jet de « Dans le Brouillard », mais c’est vrai que ce n’est pas encore référencé dans une rubrique. Je vais voir ça ! Merci en tout cas pour ton message ;).

        • Morph mardi - 16 / 06 / 2015 Répondre

          Je crois que l’anim’ russe va vraiment m’intéresser ! C’est la première fois que j’en vois… ou l’une des très rares fois… mais le peu que tu nous en as montré m’incite vraiment à continuer !… J’en redemande, n’hésite pas à nous faire de nouveaux épisodes « Dans le brouillard ».
          (Dsl de te répondre tardivement , le temps de retrouver un ordinateur et de repasser par le blog…)
          Par contre, j’avais déjà regardé quelques court-métrages d’animation tchèque , et j’étais époustouflé !.. Mais c’est vraiment un autre style. Tu connais ? Jiri Trnka, Jan Svankmajer

          • Paul vendredi - 26 / 06 / 2015

            Morph: A mon tour de m’excuser pour la réponse tardive ! Je t’avais écrit, mais j’ai eu un problème sur ma page. Bref !

            Ça me fait plaisir que les films d’animation russe vus t’aient autant plu ! Il existe un fond tellement riche, autant sur des films anciens que très récents: c’est vraiment une tradition qui, malgré des contextes historiques très durs (guerre civile, censure, chute d’un système politique, manque de moyen etc.) a toujours su se redéfinir, se renforcer, et apporter une lecture personnelle du monde. Les animateurs russes, du moins ceux que je diffuse ici, sont passionnés, particulièrement humbles et d’une belle abnégation. Malgré leur statut dans le gotha mondial, ils sont encore plus accessibles que l’épicier du coin, et j’exagère à peine. Cette simplicité d’être se retrouve dans leur approche de l’animation, dans leur propos, dans leurs échanges. Le Festival de Souzdal incarne d’ailleurs cette ambiance, franchement paillarde : on y boit, on y mange. Le dessin animé est un prétexte, sans doute aussi par pudeur. Les animateurs n’aiment pas parler d’eux. Je pense en diffuser de plus en plus, mais écrire me demande du temps: peut-être que j’écrirai moins dans ce cas… Et c’est pas plus mal !

            J’apprécie énormément l’animation tchèque, mais aussi la polonaise, la croate (la fameuse école de Zagreb, ville qui accueille l’un des festivals les plus pointus en la matière), et bien d’autres ! L’école tchèque est très différente de la russe. Moins païenne, très ancrée dans des courants littéraires et esthétiques précis: le surréalisme en tête de gondole. Svankmajer fait parti du Groupe Surréaliste de Prague, encore aujourd’hui. C’est un petit pays, avec une capitale riche et très active. A Prague, les animateurs côtoyaient des cercles réunissant écrivains, dramaturges, poètes, plasticiens… L’un d’eux est même devenu président, puisqu’il s’agit de Vaclav Havel (dramaturge avant tout) !

            Au delà de ce contexte très fort dans les années 60-80 (souvent lié à la dissidence, même si c’est à nuancer), l’animation tchèque, c’est aussi cette tradition pour l’anim’ en volume et surtout pour les marionnettes (dont Trnka est un maître). Aux Beaux Arts de Prague, tu as une section dédiée à l’art de la marionnette. C’est d’ailleurs là d’où vient Svankmajer. Et beaucoup d’animateurs tchèques sont passés par la marionnette avant de faire de l’animation. Si en Russie c’est l’école du Rien, la marionnette apparaît comme une voie traditionnelle pour les animateurs tchèques. Tu y trouves des théâtres de marionnettes au détour des rues, jusqu’à des opéras entièrement joués en marionnettes. Svankmajer pousse l’idée de l’animation en volume, jusqu’à « animer » des acteurs réels, des déchets, de la viande (l’excellent « viandes amoureuses »). C’est personnellement un de mes animateurs préférés (son Alice au Pays des Merveilles !!).

            Ce qui est finalement beau avec l’animation, est qu’elle peut nous dire des Histoires, nous raconter l’aspérité du globe. D’un film iranien animé en tissus à un japonais tiré du bunraku, l’animation nous fait découvrir le monde. D’autant qu’elle syncrétise généralement différentes traditions (orales, théâtrale, picturales, littéraires…) propre à un endroit, voire à un contexte. C’est peut-être dommage qu’il n’y ait pratiquement pas de salles dédiées, comme en Russie par exemple, au court et moyen métrage animé.

            A+, et merci pour tes messages !

    • Paul mardi - 02 / 06 / 2015 Répondre

      PeterBenton: Merci pour le com’ ! L’école de Russie, et de la plupart des pays d’Europe Centrale ou Orientale est effectivement très différente des nôtres: elle n’a jamais réellement existé. Cette absence en fait clairement son originalité, et, à mon sens sa force. Bien sûr, on pourrait apporter beaucoup de nuances à ça, mais c’est une constante qu’on peut encore aujourd’hui vérifier.

      A observer le paysage russe actuel, on se rend vite compte que non seulement les anciens sont toujours là, mais surtout qu’une nouvelle génération biberonnée à cette école de la non-école reprend le flambeau avec beaucoup de talent ! J’écrirai quelques articles sur les jeunes animateurs d’aujourd’hui, issue de cette « tradition ».

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