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M’sieur! Quand est-ce qu’on joue aux Misérables? (feat. Popésie)

M’sieur! Quand est-ce qu’on joue aux Misérables? (feat. Popésie)

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C’est la rentrée! Pour « fêter » ça, on retourne dans les salles de classe pour voir comment Popésie, professeur de lettres modernes, utilise Arm Joe, l’adaptation vidéoludique des Misérables de Victor Hugo.

  • Un prof de français, ça joue à quoi? 

J’ai découvert le jeu vidéo sur la SNES de mon grand frère au milieu des années 90. Nous jouions principalement à des jeux de combat (Street Fighter II, Dragon Ball Z). Seul, j’ai fait une dizaine de fois Zelda : A link to the past, qui reste à ce jour mon jeu préféré. Par la suite, j’ai pu avoir une (car je dis une) Game Boy pour poncer Pokemon et Tetris. Je suis un joueur console (essentiellement Playstation) et j’ai passé une grosse partie de ma prime adolescence sur les Final Fantasy (VII, VIII et IX), les grands classiques (Crash, Spyro, Soul Reaver, Metal Gear Solid, Tomb Raider) et quelques titres plus obscurs et/ou médiocres, mais pas chers. En grandissant, j’ai développé ma culture vidéoludique grâce à des chaînes télévisées (Nolife, Game One chez les copains) puis sur Internet aux balbutiements de Dailymotion et des chaînes Youtube. Faute de moyens, j’ai souvent été « spectateur de jeu vidéo » plus que « joueur », ce qui peut expliquer que je sois parfois plus sensible à la narration qu’au gameplay. Mais je pense quand même être un joueur plutôt performant (n’écoutez pas ce que racontent mes amis, ils mentent).

« J’utilise ce jeu parce qu’il a été développé par une personne qui est parvenue à saisir l’essence des personnages »

  • Est-ce que tu peux déjà nous présenter le jeu Arm Joe et nous expliquer pourquoi tu l’utilises en classe ?

« Arm Joe » est un jeu de combat (très librement) inspiré des Misérables de Victor Hugo, ou plus précisément de la comédie musicale. Une dizaine de personnages sont jouables, des Thénardier à Jean Valjean en passant par Cosette, Javert ou Enjolras. Nous noterons la présence de Robot Valjean (?) et de Ponpon (??), un lapin-peluche de l’espace de Cosette ayant pris vie (Cosette qui n’a pas de lapin dans le roman mais une poupée). Malheureusement, ni Gavroche ni Fantine ni Monseigneur Myriel ne sont jouables.
J’utilise ce jeu parce que, malgré son postulat de départ qui peut prêter à sourire, il a été développé par une personne qui est parvenue à saisir l’essence des personnages, notamment dans le chara design et surtout dans le déroulé des combos.

« Les élèves sont invités à commenter les images et à repérer les détails des animations. »

Si un élève est capable de justifier les choix du développeur, c’est bien souvent qu’il a compris le livre : Arm Joe vient donc plutôt en fin de séquence. Au cours de la séquence sur les Misérables, nous abordons des thèmes aussi complexes que l’injustice, la déchéance sociale ou le travail des enfants. Une séance portant sur un jeu vidéo au ton léger et humoristique, c’est aussi une bouffée d’oxygène.

  • Comment ça se passe concrètement en classe ? Tu joues ? Ils jouent ? 

Pour des raisons techniques (classes de 30 élèves, jeu difficilement accessible), je diffuse uniquement des vidéo du jeu et des captures d’écran. Les élèves sont invités à commenter les images et à repérer les détails des animations. Concrètement, Arm Joe me permet, en fin de séquence, de montrer aux élèves qu’ils sont maintenant possesseurs de références culturelles qu’ils peuvent comprendre et exploiter. De la même manière, nous étudions le générique du manga Les Misérables.

Cela permet également aux élèves de prendre conscience de l’impact du roman hors des limites de la France. Le passage par le medium vidéoludique est encore assez rare, il s’agit donc généralement d’une séance marquante pour les élèves: ils sont plus motivés, plus réactifs et fournissent un travail d’interprétation et d’analyse parfois très poussé sans même s’en rendre compte.
Au niveau du chara desing, nous analysons la tenue vestimentaire des personnages : pourquoi Javert est-il tout en noir ? Pourquoi Enjolras porte une cocarde ? Pourquoi Marius a-t-il une cravate dénouée ? Pourquoi Eponine est-elle « en garçon »? Pourquoi les Thénardier sont représentés d’une manière si ridicule?

C’est en ce qui concerne les super attaques que l’interprétation est la plus riche:

Enjolras fait tomber une barricade sur l’adversaire: il est à l’origine du mouvement révolutionnaire.

Marius ressuscite des morts : symbole de ses amis révolutionnaires morts sur les barricades mais aussi de l’héritage révolutionnaire qui le parcourt durant l’oeuvre.

Valjean peut invoquer Cosette,  ce qui évoque leur lien fort.

Javert fait intervenir un policier qui tient l’adversaire pendant qu’une pluie de météorite l’écrase –> représentation du caractère brutal, aveugle et destructeur de la justice qui poursuit les protagonistes durant toute l’oeuvre.

Thénardier se propulse par ses pets et change de forme: il est risible mais s’en sort toujours parce qu’il « s’adapte » aux situations.

Les niveaux sont également exploitables : les égouts, le cimetière qui évoque Waterloo…

Une fois cette étude achevée, nous discutons avec les élèves de l’intérêt d’avoir lu les Misérables pour saisir toutes les références présentes ici. Nous en profitons également pour aborder la question de « l’adaptation » des œuvres sur d’autres supports (nous allons étudier des extraits du manga et de la comédie musicale de 2012).

Il m’est arrivé d’avoir le cas d’élèves très sectaires refusant de participer:  « Si c’est pas Fortnite, ça m’intéresse pas »

Je propose par la suite aux élèves (si le temps le permet) d’imaginer eux-mêmes le personnage de leur choix dans le jeu vidéo comme Gavroche ou Fantine, qui ne sont pas dans le roster d’origine: Comment serait-il présenté physiquement, quel serait son niveau, ses attaques, son attitude au cours du combat ? Ce travail d’adaptation du roman en jeu vidéo est enrichissant et pousse l’élève à réinvestir, souvent avec plaisir,  sa lecture.

  • Quelles ont été les réactions de tes élèves ? Connaissaient-ils le jeu ? Connais-tu leur culture vidéoludique ?

Les élèves sont toujours intrigués à l’idée « d’étudier » du jeu vidéo. Généralement amusés, ils sont très actifs durant la séance. Il m’est arrivé d’avoir le cas d’élèves très sectaires refusant de participer:  « Si c’est pas Fortnite, ça m’intéresse pas », « C’est plein de pixels, c’est moche »).Aucun des élèves à qui j’ai présenté le jeu ne le connait. Généralement, la culture vidéoludique de mes élèves se limite à de grandes licences (Fortnite, Fifa, Mario, Zelda). Quelques rares élèves ont des goûts plus hétéroclites. D’abord étonné par ces résultats, j’ai fini par mettre ça en lien avec le profil de l’établissement où je travaille : milieu rural, peu favorisé. Plusieurs élèves n’ont pas de console du tout et certains n’ont même pas accès à internet ou à un ordinateur chez eux. La pratique vidéoludique se fait majoritairement sur mobile.

  • Est-ce que tu as déjà présenté cette séquence pédagogique à des collègues ? La direction ? Des parents d’élèves ? Inspecteur ? Formateur ?

J’ai déjà présenté cette séquence pédagogique à des collègues qui ont trouvé l’idée interessante (mais pas au point de la reproduire). Je n’ai pas l’impression que Les Misérables soit une œuvre très étudiée au collège (elle reste difficile d’accès et demande un certain investissement). Je n’ai jamais caché aux formateurs mon désir de mêler la pop culture à la pédagogie et n’ai généralement reçu que des retours extrêmement positifs aux projets que j’ai pu présenter, que ce soit autour de la musique, du cinéma, du jeu vidéo ou des plateformes de vidéo en ligne.

  • Utilises-tu d’autres éléments de la culture populaire avec tes élèves ?

Je pratique une pédagogie particulièrement axée sur l’actualisation des œuvres (voir les travaux d’Yves Citton). Je tiens à ce que mes élèves étudient beaucoup d’oeuvres classiques et pas seulement des romans contemporains. Si cela pose assez peu de problèmes avec les classes les plus jeunes, les 4ème / 3ème sont toujours très réticents à l’idée de lire des œuvres anciennes (voire de lire tout court). Je m’applique donc à injecter à chaque séance et de manière régulière des éléments de culture populaire (je n’aime pas l’expression culture de masse). Par exemple, si nous étudions le Horla, nous pouvons passer par l’étude d’affiches de films ou de jeux fantastiques (Sleepy Hollow, Stranger Thing) ou encore l’instru du morceau « Le Horla » de Nekfeu.

Si nous étudions l’amour et les motifs artistiques récurrents, nous pouvons souligner les points communs entre Mario, Zelda et la littérature médiévale (topos du chevalier sauvant la princesse, quête, bestiaire). Les récentes études des neurosciences soulignent qu’un élève oublie près de 80% d’une heure de cours. Ce qu’il va retenir, c’est essentiellement ce qui le surprend, l’étonne, ce qui sort des sentiers battus. J’essaie de faire de l’anecdote, de la référence pop un point d’ancrage pour l’élève, un point de repère dans la masse des informations qu’il reçoit chaque jour.

« Nous vivons dans un monde violent et j’aime à croire qu’on peut le rendre un peu plus plaisant en partageant du rire et du savoir, que ce soit en parlant de jeu vidéo ou de littérature »

  • Tu es très actif sur les réseaux sociaux et tu sembles te spécialiser dans le détournement humoristique d’oeuvres classiques: Qu’est ce que cette activité t’apporte personnellement ? 

J’aime détourner des œuvres classiques parce que ces œuvres classiques sont un fond commun endormi. Presque tous les jeunes français sont passés par le circuit scolaire (école, collège, lycée). Ils ont dormi sur Baudelaire, ont souffert sur Molière, paniqué sur Hugo ou se sont énervés sur les textes de Beckett. Ce sont des noms qui résonnent dans l’imaginaire collectif. Mais j’ai l’impression que de la poussière les recouvre, comme la pruine sur les fruits dans les supermarchés. Détourner ces œuvres, c’est une manière pour moi de les manipuler, d’essayer de les réveiller, et pourquoi pas, de donner envie de les (re)découvrir. Ce que ça m’apporte personnellement, je ne sais pas. Je crois que faire rire et partager de la culture sont deux choses plutôt positives. Je pense que les gens ont besoin de rire et ont toujours le désir profond d’apprendre. Nous vivons dans un monde violent et j’aime à croire qu’on peut le rendre un peu plus plaisant en partageant du rire et du savoir, que ce soit en parlant de jeu vidéo ou de littérature sans autre échelle de valeur que l’amour de l’art (qu’il soit sur papier ou sur écran).

Retrouvez Popésie sur Twitter. 

Interview réalisée par Romain Vincent, enseignant en histoire-géographie au Collège de l’Europe (Chelles, 77) et créateur de la chaîne Jeu Vidéo et Histoire sur YouTube.

Les précédentes chroniques :
« M’sieur, quand est-ce qu’on joue? Une introduction »
« M’sieur, quand est-ce qu’on joue à Minecraft? »
« M’sieur, quand est-ce qu’on joue au Moyen-Âge? Stronghold en 5ème »
4 « M’sieur, Quand est-ce qu’on joue à Skyrim? »
5 « M’sieur, quand est-ce qu’on joue à Scribblenauts?
6 « M’sieur,quand est-ce qu’on joue à Assassin’s Creed Origins?
7 « M’sieur, quand est-ce qu’on sauve le Louvre? »
8 « M’sieur, quand est-ce qu’on joue? Le jeu de rôle au collège »

 

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