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Nikolaï

Nikolaï

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Nikolaï Dybowski un personnage hors norme, d’une grande finesse d’esprit. Très charismatique. Son studio Ice-Pick Lodge n’est autre qu’un 3 pièces situé dans un immeuble de logements. Les membres du studio travaillent sur des ordinateurs portables, tous dans la même salle qui doit faire 15m².

Nikolaï est aussi d’un anachronisme savoureux. Anachronique par sa façon de travailler, sans compromis. Il a dû bouloter pour soutenir financièrement Ice-Pick Lodge, jusqu’à faire il me semble portier. Il garde les pieds sur terre et se moque bien du « grade » des personnes avec qui il traite. Sa simplicité est désarmante. Je ne cache pas que la première fois que je l’ai rencontré, j’avais de l’appréhension. Ses vidéos, ses prises de paroles à la radio, ont quelque chose d’intimidant. Il sait où il va, même lorsque ses réflexions l’emmènent en terrain inconnu. Et sa qualité d’orateur n’est plus à démontrer.

Discussion dans les bureaux d'Ice-Pick Lodge

Discussion dans les bureaux d’Ice-Pick Lodge

J’entre, il met me à l’aise. Puis on fait un tour à l’épicerie du coin. On prend une bière, on s’assoit sur un banc. J’allume la caméra. Il parle. Toutes sortes de gens du quartier, vieux, moins vieux, gamins, passent à côté de nous. Ils se saluent. Est-ce que les mamies savent que quelques jours auparavant, il était de passage dans les médias ? Est-ce qu’elles savent que le bonhomme a remporté plusieurs fois le prix du meilleur jeu en Russie ? Qu’il fait autorité dans son milieu ? Certainement pas. Et c’est très bien ainsi. Dybowski est un homme dans son élément, simple et accessible. Il m’invite chez lui, et comme chez tout russe on s’installe dans la cuisine. Le lieu de sociabilité et où l’on parle sans entrave. Il me demande si j’ai faim, ce qui est une évidence. Puis il sort un poisson, continue de me parler naturellement tout en le vidant. En Russie on le vend souvent vivant, gage de fraîcheur. Il me parle de tout, d’architecture. Et de cette vieille tour en friche et en briquettes, à Moscou, qu’il rêverait de retaper. Car il est fantasque aussi.

Nikolaï est entré dans le jeu vidéo parce qu’il y voyait un moyen d’expression encore trop jeune, et donc un fabuleux outils à défricher. Il défriche encore, et je suis certain qu’Ice-Pick Lodge ira toujours de l’avant, sans oublier ses fondations et ses racines. Anachronique est un terme plutôt flatteur, donc.

Les conférences de Dybowski, en Russie, ne sont pas des « points presse » où l’on place un produit. A vrai dire, il s’en tamponne gaiement le coquillard. Ce qui l’intéresse, c’est bien la joute. Le verbe est sa raison. Car les jeux de Nikolaï traitent bien souvent la langue, son implantation dans nos sociétés et ses applications. Sa facilité déconcertante à traiter des sujets vidéoludiques en font l’un des chercheurs majeur en Russie, dans ce domaine-là. A la manière du Dogme, il a lui aussi rédigé des manifestes sur le jeu et les droits du héros, que je ne manquerai pas de traduire. Son originalité tient du fait qu’il est une sorte de chercheur-développeur. Comme finalement les cinéastes de la Nouvelle Vague faisaient de la critique avant de réaliser. A la différence près que lui continue de faire les deux, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Cette double casquette lui confère un regard acerbe, critique avant tout, et une sacrée originalité.

    "Turgescence" (Тургор) dans son titre original. "The Void" dans sa dénomination internationale. Une odyssée dans le Bizarre, sortie de l'imagination de Dybowski. Un très grand titre, sans équivalent.

« Turgescence » (Тургор) dans son titre original. « The Void » dans sa dénomination internationale. Une odyssée dans le Bizarre, sortie de l’imagination de Dybowski. Un très grand titre, sans équivalent.

Même s’il est devenu très célèbre dans « le milieu » (la mafia ?), il n’a jamais cherché à se « développer ». Comment dans une grande structure, à la verticalité abrupte et avec ses cellules séparées et sa culture corporate peut-on boire le thé, disait un ancien de chez Rareware dont j’ai oublié le nom ? C’est ici un peu ça. Et chez lui, les instants thé sont essentiels à la création. Il y a un artisanat auquel Dybowski tient, à l’instar des grands noms de l’animation russe, qu’il évoque parfois. Garri Bardine a toujours refusé travailler pour Disney, malgré la proposition et ses avantages : contrat juteux, vie new-yorkaise, voiture et appartement de fonction, et zéro problème de financement. Il a préféré rester dans son studio qui n’est autre qu’un appartement HLM situé en lisière de forêt, dans un quartier peu avenant de la banlieue de Moscou. C’est là d’où sont sortis les Chats Bottés, Adagio, Conflit et autres Fioritures… Youri Norstein, qui depuis 35 ans prépare en autarcie son adaptation du Manteau de Gogol ? Plusieurs pays lui proposent les meilleures conditions : Canada, France, Grande-Bretagne, République Tchèque, Suisse, Japon, États-Unis… Même combat. Cette digression animée est là pour mieux comprendre une chose. Ces trois personnages ont un point commun essentiel. Vivre en Russie pour créer. Les poètes l’ont dit avant eux – Pouchkine bien sûr, mais aussi les cinéastes se sont appropriés la question de l’exil. On pense à Nostalghia de Tarkovski. Nikolaï m’expliquait un jour, que jamais, même si son pays traversait les pires cataclysmes, jamais il ne le quitterait. Car c’est chez lui qu’il trouve la matière. Et sa matière, c’est la langue. Une langue vivante. « Živoje slovo » (Живое слово) , le « mot vivant ». C’est aussi le titre d’un de ses prochains projets.

Nikolaï est toujours passionné quand il s'exprime. Sa gestuelle est assez éloquente.

Nikolaï est toujours passionné quand il s’exprime. Sa gestuelle est assez éloquente.

Voilà donc ce que je vous propose, en plus des traditionnels bouillons. Un documentaire fait de dialogues avec Dybowski, que je monterai par étapes, égrainant au compte goutte les scènes sur Nesblog, avant de le rassembler dans une version définitive. Je l’ai filmé deux fois ; pendant l’été 2012, et durant l’hiver 2013, à Moscou. Pour vous mettre un peu l’eau à la bouche, une petite vidéo. Les autres suivront progressivement, sous-titrées bien sûr. Par contre, je vais y aller mollo, car les journées sont décidément mal foutues : 24h, on se fout du monde.

 
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Commentaires (14)

  1. Yatto lundi - 09 / 06 / 2014 Répondre

    Whoa ! Vraiment hâte de lire la suite !
    C’est un angle singulier pour aborder le jeu vidéo en Russie, et assez inattendu; je ne m’attendais pas à avoir des morceaux d’interview d’un concepteur russe, et qui a l’air unique en son genre.
    Deux petites question d’ordre purement technique:
    – toutes les vidéos feront-elles une minute ? C’est trop court, j’en veux plus ! Allez, cinq minutes quoi ! Quatre ..?
    – le choix d’utiliser vimeo est-il dicté par une volonté précise de ne pas utiliser YouTube ? Je dois dire que le player vimeo passe pas terrible sur appareils mobiles. Notamment le bandeau noir du player reste et les sous-titres sont à moitié masqués.

    Quoi qu’il en soit, ça me donne super envie de connaître la suite. J’espère avoir également le plaisir de continuer à lire votre prose, monsieur le cameraman russophone 🙂

    • Paul mardi - 10 / 06 / 2014 Répondre

      Merci Yatto, ça fait plaisir !
      Concernant Vimeo, c’est un choix purement fonctionnel. Je m’étais ouvert un compte dessus, du coup je le réutilise. J’aime bien leur mise en page, assez claire, et le fait qu’il n’y ait pas de pub. J’ai aussi un compte Dailymotion, peut-être que ça fonctionne mieux dessus sur les mobiles ?
      A l’avenir les vidéos feront plutôt dans les 4-5 minutes :). C’était plus pour partir d’une idée: en Russie, il n’existe aucune formation dédiée aux jeux vidéo, mais ça va faire 30 ans qu’on en fait. J’aimais bien partir de ce postulat-là. Et c’est rigolo à dire, postulat-là. Par contre, ayant quelques sombres rapports avec le monde technique, ça me prend toujours du temps à réaliser.

  2. Grooby mardi - 10 / 06 / 2014 Répondre

    Bravo !
    Première article qui me pousse à poster un commentaire sur internet et cela me fait notamment plaisir de le faire sur Nesblog que j’apprécie particulièrement.

    J’avoue que c’est notamment la façon qu’a Nikolaï Dybowski de s’exprime et du sujet qui est question dans la vidéo. Une réussite comme choix cela dit.

    Je (ou vous) t’envie d’avoir rencontrer un telle personnage qui résonne avec ma façon de dialoguer, une certaine assurance qui nous permet de détendre l’atmosphère.
    J’ai particulièrement apprécié lorsque l’un dans tes paragraphes tu mets en avant sa façon de développer son expression artistique auprès d’autrui: « Ce qui l’intéresse, c’est bien la joute. Le verbe est sa raison. »
    Une façon de communiquer et de réflexion que chacun devrais travailler pour pouvoir ce faire comprendre le plus clairement possible. Une capacité qui permet à des gens comme Nikolaï, qui travaille dans le milieu créatif et donc communicatif, à transmettre une « idée » de façon à ne tromper personne. De ce fait « l’idée » devient plus que cela, presque une vérité. Et si cette dit vérité s’avère réel auprès de l’orateur, l’interlocuteur définira cette « idée » comme acquise. (Je peux traduire le mot « idée », évoqué précédemment, comme une information)

    Je blâmerais tout de même le paragraphe qui évoque le fait que les Hommes vivant en Russie y reste pour la langue, je pense plutôt que cela vient d’une façon de penser différente (où je ne vais pas m’étaler, puisque ce n’est pas le sujet) qui vient notamment des esprits créatifs. Bien qu’il est probable que ce soit « l’idée » que Nikolaï à voulu te transmettre, je n’étais pas présent après tout. ^^

    Pour en revenir à Nikolaï, j’envie terriblement sa « double casquette » de chercheur – développeur qui permet tellement de possibilité. L’aspect développeur, très engageant, qui comme vous l’avez compris l’hors des premières lignes de ce commentaire me manque cruellement., mais qui fait rêver lorsque l’on possède la « casquette » de chercheur. Un aboutissement qui permet à des hommes comme Nikolaï de briller.

    Je ne cache pas le plaisir que j’ai à poster ce commentaire bien qu’il soit mineur au désir de pouvoir connaitre le reste de ton expérience.

    P.s: Le format court de la vidéo est bon, cela permet de centrer « l’idée » et la touche artistique est agréable.

    • Paul mardi - 17 / 06 / 2014 Répondre

      Merci Grooby pour tes commentaires ! Au vu de ce que tu écris, j’imagine que tu travailles toi-même dans le développement ?

      Oui, Dybowski est une personne très intéressante et atypique dans le monde du jeu en général, pas seulement en Russie. Déjà, parce que le modèle économique d’Ice Pick Lodge est assez artisanal. Alors qu’ils réalisaient The Void, certains cumulaient différents boulots. Le financement participatif n’existait pas. Nikolai lui-même vivait avec 300 dollars/mois, alors que la location à Moscou est plus élevée qu’à Londres ou NY. Il y a ce côté vie de bohème attachant, mais aussi une envie de faire ce qu’on aime, sans intermédiaire. Idéaliste ? Peut-être. Mais la façon dont le studio travaille prouve qu’avec l’envie, l’abnégation et de la sueur, certains y arrivent même dans des conditions parfois précaires.

      Merci aussi pour le blâme, ça me pousse naturellement à te répondre ^^. Disons que je n’affirme pas que les russes restent en Russie pour la langue – ce serait assez grotesque je te l’accorde. Mais plutôt Norstein, Bardine et Dybowski. Et pour le coup… je l’affirme en âme et conscience.

      J’ai une petite anecdote à propos de Youri Norstein, lue dans un bouquin. En 1987 il part pour la première fois en Grande Bretagne, pour une rétrospective sur son travail, à Bristol (où il y a un festival d’Animation). A l’aéroport, il passe par le service d’immigration. Il est déboussolé. Pas vraiment parce qu’on l’ennuie avec des formalités – le service d’immigration l’accompagne poliment. Non, il est déboussolé car il ne comprend rien. Il décide alors de formuler une phrase en anglais. « I have no luggage. Only my native luggage ». Puis il récupère ses valises.

      Cet échec dans la communication résume toutefois bien une chose: son bagage natif, c’est le russe. C’est ce qu’il essayait d’exprimer. Et c’est joliment dit de sa part, je trouve. Il voulait dire, « je ne parle pas anglais ». Et ce bagage natif, il le porte toujours avec lui, où qu’il parte. C’est sa richesse. Mais ce n’est pas qu’une question de langue, effectivement. C’est aussi une question de sensations. Norstein parle de ça, de « coudes écorchés ».

      Voilà ce qu’il dit. « Je pourrai faire bien sûr un film de manière professionnelle. Mais ce ne serait que du professionnalisme. Il n’y aurait aucune passion, aucun coude écorché… Une jour, alors que j’étais petit, j’ai chuté de mon vélo et me suis écorché le coude. Et c’est la même chose avec le travail. On devrait seulement travailler avec ses blessures. Tout le reste n’a pas de sens. Et vous ne pouvez trouver ce sentiment que chez vous. Cela disparaîtrait si vous partiez ailleurs. Et le résultat n’en serait qu’un film plaisant. Il me semble qu’il est préférable d’avoir des erreurs dans un film, mais ces erreurs doivent être les vôtres et elle doivent blesser. C’est pour ça que je ne peux pas partir. »

      Tiens, Petrov (élève de Norstein, et auteur de la Vache, de la Roussalka), était parti au Canada réaliser « Le vieil homme et la Mer » (qui avait reçu l’Oscar). Malgré toutes les conditions réunies, malgré une certaine santé financière et un confort social, il a préféré rentrer chez lui. Avec tous les risques que cela comporte, et alors que l’Animation russe traversait (et continue de traverser) une crise. Aujourd’hui, il vit à l’Est de Moscou, et a dû se résoudre à vendre une partie de son matériel. Malgré tout, il avait « le mal de la langue ». Ça va faire longtemps que je n’ai pas revu mes rushs sur Dybowski, mais si je l’ai filmé à ce moment-là, j’ai le souvenir qu’il en parle très bien.

      La (très courte) digression avec les poètes, ou avec Tarkovski va dans ce sens: la langue vécue comme un territoire, comme conscience. D’où l’importance de la poésie, notamment chez le cinéaste. Lorsque la notion de pays s’estompe (en Russie, et dans certaines anciennes Républiques il me semble qu’on distingue nettement la citoyenneté de la nationalité – l’État Nation n’est pas aussi fort qu’en France), la langue reste un point de ralliement important. Lorsque les édifices s’écroulent, lorsque le pays s’embrase, la langue reste et a tendance à se fortifier. Après, il est vrai qu’en 20 ans les mentalités changent, et les nouvelles générations ont des sentiments d’appartenance différents. A ce propos je conseille la lecture de « La fin de l’homme rouge », de Svetlana Alexeievitch, un petit bijou sorti récemment.

      Ce ne sont que des exemples, bien sûr, à prendre avec distance. Mais c’est aussi lié à un sentiment général que j’ai eu en vivant là-bas, rien de bien « scientifique ». Et je suis également de ton avis. C’est aussi une façon de penser qui vient de certains esprits, de certaines individualités. Qui partagent malgré tout un enracinement commun.

  3. BaronVonChateau mardi - 10 / 06 / 2014 Répondre

    Teasing riche pour un sujet palpitant. J’attends impatiemment la suite.

    Pour ceux qui n’ont pas fait The Void/Turgor/Typrop et qui sont naturellement curieux de ce que le jeu vidéo peut offrir d’unique, je vous conseille chaudement de vous le faire : http://store.steampowered.com/app/37000 – la vision de cette série de docu n’en sera -j’imagine- que meilleure.

  4. cendrieR mardi - 10 / 06 / 2014 Répondre

    Merci pour cette série qui s’annonce passionnante.

  5. RuleSpider samedi - 14 / 06 / 2014 Répondre

    La vidéo est surement passionnante j’en doute pas une seconde mais avec un lecteur vidéo aussi gourmand que Viméo ou Dailymotion les gens comme moi qui ont un viel ordi et pas encore la thune pour le changer, sont obligés de passer leur chemin et d’attendre que peut être un jour ils aient un ordi assez puissant pour ne pas galérer.

    Ah et aussi Viméo et Firefox sont pas copain non plus et les utilisateurs de Firefox le sont aussi parfois pour des raisons de sécurité et de sandboxing de leur navigateurs pour éviter les failles.

    Du coup même au boulot je pourrais pas en profiter

    C’est dommage mec ta prose m’a tellement donné envie … 🙁

  6. RuleSpider samedi - 14 / 06 / 2014 Répondre

    Je sais que c’est chiant pour certaines personnes de se l’entendre dire mais le lecteur vidéo youtube est ce qui ce fait de mieux pour ne pénaliser personne en terme de technologie vu qu’il tourne sur a peu près tout sans problème…

    Penses-y pour les prochaines vidéos d’accord ?

    • Paul lundi - 16 / 06 / 2014 Répondre

      Merci pour ton commentaire, je vais résoudre le problème. D’ici quelques jours la vidéo sera sur Youtube… autant en faire profiter tout le monde !

    • Paul mardi - 17 / 06 / 2014 Répondre

      Voilà, c’est chose faite ! Dorénavant j’hébergerai ça chez le tube.

  7. samedi - 14 / 06 / 2014 Répondre

    Salut,

    Un merci pour cette article et le projet à venir. Le montage est super aussi, j’aime beaucoup ton style. Le Nesblog a toujours des sujets passionnants, de super artistes!

    Vivement la suite!

    • Paul lundi - 16 / 06 / 2014 Répondre

      Merci beaucoup. J’espère que le suite te plaira autant !

  8. yatto dimanche - 29 / 06 / 2014 Répondre

    Y’a comme un petit problème, la vidéo Youtube est privée… Impossible de la regarder.
    Si ça pouvait être réglé un de ces quatre, ça serait chouette, merci =)

    • Paul dimanche - 29 / 06 / 2014 Répondre

      Corrigé ! Merci l’avoir signalé :).

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