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Ceci n'est pas une prison. Salle d'arcade au parc Babouchkine, Saint-Pétersbourg

Ceci n’est pas une prison. Salle d’arcade au parc Babouchkine, Saint-Pétersbourg

La Russie n’est pas seulement un pays d’alcooliques et de mafieux. C’est en chinant les rayons de cet État toujours orphelin d’une coupe du monde de football que l’évidence m’est apparue. Il y a aussi des jeux vidéo et un passé informatique. Et c’est justement ce qui nous intéresse. Tetris est un révélateur : le jeu vidéo chez l’Oncle Vania possède un fond historique. Pourtant, qui connaît vraiment cette histoire vidéoludique, qui prend ses racines de l’autre côté du rideau de fer ?

Depuis le mois d’avril, Tetris a passé un cap. La trentaine. Si Tetris a prospéré grâce au piratage, sa route fut pénible et hasardeuse. Développé sur Elektronika 60 à Moscou par Alekseï Pajitnov, chercheur en reconnaissance de la parole à l’Académie des Sciences d’URSS, et codé par le jeune Vadim Gerasimov (16 ans à l’époque, aujourd’hui cadre chez Google), c’est bien sa copie hongroise sur C64 et Apple 2 qui offre à Tetris un avenir international. Robert Stein en dépose alors le titre, sans l’accord de son créateur, attribue son origine aux hackers magyares, et l’édite en Europe via Mirrorsoft, et aux EU via Spectrum Holobyte. Pajitnov révèlera l’escroquerie en 1987 sur CBS News. Le créateur russe pointe par la même occasion sa trombine au monde entier, pour la première fois. Une trombine qui alors ne touche pas un rond, mais une certaine estime. Après moult intrigues judiciaires, le logiciel amarre dans les cartouches de nos Game Boy, sa version la plus vendue (également quatrième titre le plus vendu de l’Histoire). Collée à ce succès, une cathédrale – Saint-Basile, et des musiques puisant dans le folklore russe. Le fameux thème ou Type-A est bien tiré des Colporteurs, un poème de Nekrassov mis en musique.

Tetris est un bel ambassadeur du jeu vidéo, le plus adapté au monde. Une mécanique simple et infinie. Un goût doux. Présent dans la mémoire des joueurs, présent dans la culture populaire. Pourtant voilà. Il y a comme un accroc. Ce jeu est aussi russe que le boléro est de Ravel. Cette idée qu’un jeu majeur vienne d’un pays que l’on soupçonne peu, à une époque que l’on soupçonne encore moins, m’a longtemps tripoté, avec toutes les mains.

Tetris est-il une curiosité historique ? Est-il révélateur d’une histoire soviétique du jeu vidéo ? Fouiller à pleines paluches les « archives » russes est un sport saugrenu. Elles n’existent, disons-le, pratiquement pas. La toile russe ? Rabougrie comme un vieux cep… bien qu’il y ait du mieux ces derniers temps. Les formations ? De l’aveu-même de Nikolaï Dymbowski, fondateur du studio Ice-Pick Lodge, elles seraient là-bas inexistantes. L’école russe repose sur sa propre absence. Lui-même est philologue, ses collaborateurs clef respectivement diplômé d’une université agricole et autodidacte.

Jeu d'arcade SOS sur ТИА-МЦ-1(1985)

Le jeu d’arcade SOS, sorti en 1985 sur un hardware soviétique développé en Ukraine, le TIA MTs-1

Des expériences parfois inédites résultent de cette non-spécialisation. La typicité de ce réceptacle historique dessine un paysage singulier, souvent raboteux. L’idée de cette rubrique est donc d’introduire ce pays, fort d’une culture vidéoludique ancienne et peu étudiée à l’étranger. Beaucoup de raisons l’expliquent. Il y a bien sûr la difficulté d’obtenir des informations fiables sans maîtriser la langue. Pour l’instant, les recherches en études slaves ne se penchent pas sur la question de ce vaste patrimoine électronique. Tout est malheureusement confiné dans des cercles réduits, pour ne pas dire inexistants.

Fatalement, il y a aussi un certain capital sympathie et une proximité culturelle. Qui spontanément irait s’intéresser à la production russe ? A sa culture pop ? Imaginez juste une « Russian Expo », avec ses cosplays… La Russie, c’est pas sexe. Son image, trop austère. Du coup, pas de fan trad, peu de localisations. Et les traductions de jeux majeurs comme Pathologic1 sont approximatives.

Mor

Pathologic (Ice-Pick Lodge, 2005)

Pourquoi diantre s’intéresser précisément au jeu vidéo russe ? Parce qu’il nous est aussi lointain (peu diffusé) qu’il nous est proche (titres célébrissimes comme Tetris, Blitzkrieg, IL-2, Might & Magic V, DayZ, Cut the Rope dans un autre genre). Parce que comprendre les jeux permet de mieux envisager le pays, son immensité, une part de sa culture, de ses fantasmes : bref, de le lire à travers des grilles plus nuancées. Le jeu vidéo, dans son langage, nous permet d’approcher ces particularismes. De toucher du pad des exotismes qui se traduisent aussi bien par des univers que par une fonction propre aux jeux, le gameplay. Les gameplays expriment-ils donc des codes culturels ? D’autres pays comme la Chine ou Taïwan mériteraient aussi qu’on s’y penche, mais ça suppose maîtriser la langue. Quand je vois les jeux de rôle taïwanais sortis sur Megadrive il y a quelques années, Beggar Prince et Legend of Wukong, ou encore les quelques excellents titres sortis sur IGS PGM (magnifiques Demon Front et Martial Masters, ou la série des Knights of Valour) j’imagine un pan du jeu vidéo suffisamment riche pour ne pas se réduire à des copies de médiocre qualité.

Finalement, la volonté d’écrire vient de ces interrogations, et de mon envie de vous faire découvrir des titres et supports inédits en France. Voir la Russie et les anciennes Républiques Soviétiques (allez, je ferai aussi quelques entorses) par le prisme de sa production vidéoludique, de ses mécaniques, comme d’autres pourraient le faire par son cinéma, son théâtre, sa musique, sa littérature. Ah, et j’allais oublier : pourquoi zakouski comme titre d’article ? Car c’est un hors d’œuvre, une mise en gueule (qu’est-ce qu’elle a ?). Un peu comme ce papelard.

 

1Le titre russe du jeu possède une double signification. « Mor (Utopia) » – Мор (Утопия), signifie aussi bien « La Peste (Utopie) » que « (Thomas) More (Utopia) ». A ce propos, bonne nouvelle. Ice-Pick Lodge travaille sur une refonte HD de ce grand classique. Et notamment sur la traduction anglaise du jeu qui sera faite par un ami proche de Dymbowski. Ce dernier pourra ainsi s’assurer plus facilement de la fidélité de l’adaptation. N’oublions pas que le bonhomme est philologue, et que son prochain jeu traitera d’un monde où la langue serait morte… La langue, c’est un peu son roudoudou.

 
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Commentaires (11)

  1. Phoenix vendredi - 09 / 05 / 2014 Répondre

    Intéressant et bien écrit! J’espère voir d’autres numéros!

  2. Nabla samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Très intéressant et original!

  3. Yatto samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    J’ai trouvé ça intéressant, en effet, voir des pays auquel on ne pense pas quand on parle de culture populaire notamment vidéoludique.

    Pour une mise en bouche, c’est réussi, j’espère que la suite (d’autres articles plus en profondeur ? D’autres articles sur d’autres pays, d’autres époques ?) sera aussi intéressante !

  4. Chawouine samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Une magnifique plume et un fond très intéressant…vivement le prochain article ^^

  5. Pilou Crapou samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Je te tire ma chapka pour un sujet aussi inattendues qu’intéressant !

  6. RETROVIZIR samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Si les jeux vidéos en russie vous intéressent, faites un tour sur la chaine de Kinamania. C’est un youtuber russe qui parle des jeux de son enfance : c’est un peu le JDG sovietique. Il y a des sous-titres pour sa serie de vidéo « Dendy chronicles ».

    Juste deux titres de jeux pour vous convaincre de voir ça:
    « Pizza Pop Mario » et « Super Mario 11 »

  7. DBZ BUDEAU CAILLE samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Pour moi (comme pour beaucoup je pense), le jeu-vidéo russe se résumait à des clones de NES et des jeux pirates plus ou moins mauvais (et bien sûr l’excellent Tetris ! ). Merci de m’avoir prouvé le contraire.

  8. Oncle Gabi samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Enfin ! 🙂

  9. Styx samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Cet article me réchauffe comme un verre de rakia ! J’ai hâte de lire la suite qui promet d’être très intéressante 😉

  10. oldtimers samedi - 10 / 05 / 2014 Répondre

    Très sympathique.

  11. Meowna lundi - 12 / 05 / 2014 Répondre

    Très intéressant, j’ai hâte de lire la suite

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