
C’est non sans un frémissement que je me souviens de mon entretien d’embauche avec Real Myop et Cœur de Vandale. Ces deux cuistres m’avaient fixé rendez-vous dans une chambre d’hôtel sordide d’une banlieue décrépite que j’ai préféré oublier ; un lit, une simple table en fer et trois chaises constituaient tout mobilier. Les murs peints à la chaux semblaient transpirer et la fenêtre ouverte sur une arrière-cour lépreuse charriait des odeurs d’alcool frelaté et de cuisine rance.
L’atmosphère était étouffante, et derrière la table le feu et la glace me jaugeaient…
Un rictus de haine au coin des lèvres, Real Myop dardait ses yeux injectés de sang sur moi, alors que Cœur de Vandale, impassible et glacial, se contentait d’exhaler par intermittence les bouffées acres de ses Dunhill, le regard perdu dans les ondulations de la fumée.
Après un discours liminaire sur la nécessité d’une discipline stricte et d’un code de conduite irréprochable pour chaque membre du politburo nesblog, le sinistre binôme chercha à me tester, me posant moults questions sur le médium jeu vidéo, l’avenir du journalisme, ma place en tant que chroniqueur…Après deux heures d’entretien, Real Myop me demanda un avis éclairé sur l’avenir du scénario dans le jeu vidéo, et quel scénario de jeu m’avait marqué ces derniers temps.
Entre autres perles sorties de mon immense culture vidéo-ludique, je parlai alors de mon affection sans bornes pour Hotel Dusk et sa suite, Last Window…Cette dernière citation eût pour effet de provoquer un brusque accès de colère chez Real Myop. « Hotel Dusk !!? Parce que tu crois peut-être que ta simulation minable de vrp-misère arrive à la cheville d’un Bioshock niveau scénario !? » aboya-t-il d’une voix avinée.
Pour toute réponse, je me penchai par-dessus la table et le giflai d’un auguste mais néanmoins vigoureux revers de main. Cœur de Vandale, après avoir contemplé d’un œil morne la lèvre tuméfiée de son partenaire, se tourna vers moi et lâcha un laconique : « Engagé. »
Aujourd’hui, il est temps de justifier mon amour immodéré pour ce diptyque de jeux très particulier, qui a crée un genre à part, l’aventure-misère…Laissez moi vous en faire l’apologie.
Hotel Dusk est sorti sur DS en 2007, sa suite, Last Window en 2010, tous deux développés par feu Cing, talentueux studio japonais également responsable d’Another Code et de Little King’s Story. Proche d’un point n’ click dans son style de jeu, le jeu surprend déjà par sa prise en main ; on tient sa console dans le sens vertical, comme un bouquin, le stylet servant à faire défiler les dialogues et à mouvoir son personnage sur la carte. Roman interactif agrémenté d’énigmes, Hotel Dusk et sa suite se distinguent surtout par la qualité de leur écriture et l’originalité de leur ambiance, empruntes de références aux polars noirs américains, mais avec le décalage d’une écriture japonaise.
Ce qui fait de Hotel Dusk / Last Window une série de jeux hors norme, c’est la nature même de la quête que vous aurez à mener, une quête qui pourra dérouter le gamer émérite… Explications.
Alors que la majorité des jeux vous propose de vivre des aventures épiques, vous mettent dans la peau de paladins à la destinée flamboyante, de flics ténébreux en lutte contre de viles multinationales, de super-héros chatoyants aux pouvoirs démesurés, Hotel Dusk et Last Window vous font entrer dans le quotidien de Kyle Hyde, ancien flic, alcoolique et neurasthénique, reconverti dans la vente au porte à porte dans les hôtels minables de New-York…Yeah !! Trop bien ! Dans Last Window, à peine entré dans le jeu, vous apprenez que vous êtes viré et votre première mission consistera à relever votre courrier…Wouah !! Mortel ! Si vous êtes persévérants et attentifs, que votre personnage ne s’est pas suicidé dans sa chambre, vous pourrez accéder au bar, pour vous mettre des races ou manger seul à votre table un burger, en regardant la pluie tomber sur la vitre…Génial !! Mon rêve de gamer ! Pour vous détendre face à ce rythme étourdissant, vous pouvez faire des mots croisés, jouer avec des allumettes et boire du Coolpop (la boisson préférée de Kyle) au distributeur…Hourrah !! N’en jetez plus messieurs les développeurs, proposer une telle expérience de jeu, c’est trop pour mon petit coeur…
Revenons à la genèse d’Hotel Dusk. Kyle Hyde, notre héros au spleen contagieux, était flic des années auparavant. Un évènement traumatisant de son passé, la participation de son collègue et ami à un trafic illégal, l’a poussé à rendre son insigne. Il erre désormais dans la ville, accomplissant un boulot de représentant de commerce sans réelle conviction, cherchant toujours la piste de son ancien ami. Ce travail alimentaire, qui cache en réalité une activité de détective spécialisé dans la recherche d’objets, va l’amener au fameux Hotel Dusk, où les pensionnaires cachent un lourd passé et une destinée liée à la sienne. Last Window reprend le même principe d’univers fermé, cette fois-ci une résidence délabrée sur le point d’être démolie, et un microcosme de locataires au passé tout aussi mystérieux.
C’est réellement la densité des personnages qu’on est amené à rencontrer, la qualité de leur écriture qui fait la profondeur du jeu ; on est touché par certaines rencontres, marqué à jamais par le destin tragique de personnages comme Dunning, le directeur de l’Hotel Dusk ou Madame Patrice, la proprio de la résidence dans Last Window ; on est aussi explosé de rire face à certains personnages-boulets comme Tony Wolf, le babos fauché qui viendra régulièrement ponctuer la dépression nerveuse de Kyle Hyde pour lui taper du fric, ou Frank Raver le vieux facho de service de la résidence qui demandera son aide pour dénoncer un voisin.
Certains pourront trouver que le pathos et la banalité existentielle des protagonistes fait de Hotel Dusk et Last Window des jeux aussi chiants que la vraie vie, mais c’est justement cette trivialité dans le destin des personnages, des histoires comme nous même pourrions en vivre, qui fait la force de l’histoire racontée par Cing ; derrière le vernis des apparences, sous la couche de l’amertume, se cache toujours des sentiments meurtris, le personnage de Kyle Hyde finissant toujours par trouver une faille en chacun, une fissure par laquelle faire entrer la lumière. Je suis resté ému devant ce jeu atypique qui offre finalement une vision très humaniste de notre condition, derrière la couche de misère affective et de vulgarité quotidienne. J’avoue de même une tendresse particulière pour son héros ultra attachant, sorte de Philip Marlowe hypocondriaque et déphasé.
Le parti pris graphique est également très audacieux, mêlant de très beaux dessins en valeur de gris pour les persos, animés en low-anime, et une 3D minimaliste pour les décors, aux textures misérables rappelant à merveille les intérieurs des Formule 1 qui bordent notre majestueux périphérique parisien…Le tout est évidemment parfaitement raccord avec l’ambiance dépressive du jeu…
A bientôt (donnez-moi votre perso préféré dans les comms !)…
Publié par Oncle Gabi.
Commentaires (12)
Mon jeu préféré ! <3.
J'y ai joué durant des vacances à 2 heures du mat' dans mon lit, le casque sur la tête.
Les musiques du jeu sont juste sublimes, tantôt mélancoliques, tantôt guillerette. So Noted (la chanson de la pause) étant une magistrale chanson, a tel point que je mettais parfois le jeu en pause juste pour entendre la musique.
Mon perso préféré reste Iris, dont la séquence finale de son histoire reste un des meilleurs moments que j'ai ressenti dans un jeu vidéo.
Bref je ne dirai jamais assez de bien de ce jeu (celui-ci et Golden Sun).
Tu m’as bien donné envie toi. (j’avais hésité à me le prendre à l’époque, et puis finalement, avec les Phoenix Wright me suis dit que ça ferait redondant)
Je suis mitigé sur ce jeu (Hotel Dusk, j’ai pas joué à la suite)… il surprend, c’est sur, mais il a le même problème, je pense, que Heavy Rain: Il tente de nous donné l’expérience d’un polar (ici, plus littéraire que cinématographique) de façon vidéo ludique, mais avec une histoire trop peu développée. Je pense à certains personnage comme le propriétaire de l’hôtel, ou à l’enfant et son père, qui son finalement de grands clichés de ce style littéraire. Mais je conseil à tous de tester le jeu et de se faire son propre avis ! Ca reste une expérience à part, qui amène de vraies réflexions sur les jeux vidéo.
Merci Gabi, tu as su me dépeindre avec un réalisme saisissant notre première rencontre
En tout cas je crois que je vais devoir ajouter ce jeu à ma « to do list », j’aime tant les nouvelles experiences vidéo-ludique.
Je suis perplexe, moi vous prenais pour des pros…
J’ai joué aux deux jeux et chacun est doté d’un scénario intéressant ! Le gameplay est le même dans les deux. Il s’agit de phases de dialogues entrecoupées par des déplacements du joueur au sein de l’hôtel à la recherche d’un objet pour faire avancer la quête ou d’un autre personnage à interroger. Quelques puzzles à résoudre également.
Effectivement les personnages ont une profondeur qu’on ne soupçonne pas derrière leur apparente banalité de premier abord, à commencer par l’anti-héros lui-même, loser, feignant, limite alcoolique et asocial. On se plaît à incarner un personnage finalement proche de soi-même, d’autant que la diversité des réponses aux dialogues peut se faire sur un ton plus ou moins désinvolte, mais gare au game over si vous vous montrez trop inquisiteur ou irrespectueux envers votre interlocuteur !
On découvrira au fil de l’aventure que tous les personnages y compris celui qu’on incarne sont liés par l’intrigue à des degrés divers et l’histoire sera révélée progressivement par le biais de témoins qui craquent et par le biais de flash-backs, ponctués de coups de téléphone et de rebondissements. Le rythme peut paraître un peu lent mais l’intrigue nous garde en haleine et ne fait pas lâcher la console.
Ces jeux me rappellent un peu la série des Phoenix Wright par l’aspect enquête et découverte d’indices à exposer aux protagonistes pour leur faire cracher le morceau. Mais on est plutôt en présence d’un point & click au scénario adulte.
Bref, je plussoie et je recommande chaleureusement ces deux jeux ! Si vous en connaissez d’autres dans la même veine, j’en serais friand ! (quelque soit le support)
J’ai été ravi de lire cette chronique.
Ben comme dit plus haut Hotel Dusk et sa suite sont deux excellents jeux très bien écrits et qui possèdent une ambiance dépressive très forte.
Il y a toujours cette patte qui fait la marque des jeux de CinG (paix à son âme), tel que ce mystère global qu’il va s’agir d’éclaircir. Qu’est-ce que c’est au final que cette chambre ? etc.
Sur ce plan, ça m’a beaucoup rappelé une version plus aboutie de Another Code qui était très plaisant malgré son aspect d’ambassadeur de la DS (et puis bon il est court-issime et linéaire au possible mais reste très plaisant).
Intéressant à savoir (j’avais lu ça dans un Iwata Asks je crois), le registre linguistique du jeu varie énormément en fonction de la langue dans lequel vous le faites. Certaines langues utilisent un registre beaucoup plus sombre, d’autre seront beaucoup plus argotiques, etc.
Je conseille à tous la lecture de cet article que je n’arrive malheureusement pas à retrouver (faut dire que c’est un peu vieux).
Tout ça pour dire qu’au final c’est un Visual Novel avec un aspect de gameplay qui a permis son acceptation globale en tant que jeu vidéo et donc sa localisation. Dans le genre des rares Visual Novels qui sont (presque pour certains) arrivés chez nous, il y a les Phoenix Wright, 999, et bien sûr mon best jeu ever qui me sert actuellement d’avatar, les When They Cry. Mais bon c’est un peu beaucoup élargir le champ du sujet.
J’y ai joué en anglais, mais je n’ai pas de base de comparaison puisque je n’y ai pas joué dans d’autres langues… assez sombre oui et un héros très cynique ! Le sujet de la perte à la traduction est très intéressant et concerne aussi bien la traduction de texte que le doublage, qui à mon avis est encore plus délicat ! (conserver le sens, transmettre les émotions + localisation des blagues et jeux de mots, etc.)
J’ai la chance de pouvoir comprendre l’anglais… mais hélas pas le japonais !
bon sang, il m’avait déja donné envie de jouer a gear of war 2 et là il recommence avec hotel dusk…
mais a mon avis hotel dusk est plus mon style
de plus les jeux DS maintenant on peux les trouver pour un prix ridiculeusement bas
Bon, je voulais te poser des questions sur le son, mais c’est chose faite dans les commentaires. Je m’en vais de ce pas partager cet article à mes Gai-Lurons de « Nautes » pour que ton article soit lu par plus. J’ai beaucoup apprécié ton article, ignorant tout de ce jeu, j’en découvre une facette attirante. Félicitation pour ton écriture aussi qui m’a bien remis à ma place.
Voila, je pars, pleurer en prenant un bled, Bescherelle et en faisant les fonds de tiroirs pour aller acquérir ce jeu et ainsi partager le spleen de cet ancien flic dans la tourmente.
Merci Beaucoup Gaby.
Rien que le fait de pouvoir répondre « T’es une merde » à un personnage, fait de Last Window le meilleur jeu ayant jamais existé.
C’est dit. Et mon perso préféré c’est Kyle évidemment.
Real Myop > Hehe…Le speedrun d’un visual novel, ça doit valoir le coup.
Eric, Quizzman > Merci, Phoenix Wright j’ai adoré aussi, j’aimerai bien en faire une note.
Kaox > Merci ! J’aime beaucoup tes fils de glitch, et ton anime a l’air très très cool…
Charlie > Haha oui c’est vrai qu’il y a des répliques mythiques dans Last Window.